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04/04/2011

LE MAL DE TERRE DE NOS PAYSANS

Plus d’un agriculteur français se suicide chaque jour en France. En 2010, le taux de suicide chez les exploitants agricoles français était le plus élevé toutes catégories socioprofessionnelles confondues [1] .

Le phénomène se vérifie dans le monde entier, parfois en des proportions encore plus grandes : dans le cas de l’Inde, ils étaient 17368 en 2009 à s’être donnés volontairement la mort (une hausse de 7% par rapport à l’année précédente) [2] . Les travailleurs de la terre nous nourrissent. L’hémorragie silencieuse en cours doit alerter nos sociétés.

« Le modèle fondamental de la vie humaine qui était l’agriculture, est devenu en l’espace du XXème siècle extraordinairement marginal ». C’est par ces mots que le philosophe Michel Serres décrit la disparition des paysans. Bien que les pays en voie de développement soient encore liés au schéma agricole alors que nous, pays riches, ne le sommes plus, l’exode rural et la modernisation de l’agriculture ont entrainé des dégâts collatéraux dont les conséquences se retrouvent partout. L’arrivée des machines et la mécanisation des tâches devaient répondre à un besoin croissant de productivité. Si les conditions de travail des paysans s’en sont trouvées améliorées, ces progrès technologiques et les politiques publiques prônant le rendement à tout prix ont transformé peu à peu le modèle agricole. La perte d’un certain esprit de communauté a fragilisé les individus et accru leur isolement. Dans le même temps, l’utilisation croissante d’intrants chimiques a eu des impacts tant sur les écosystèmes que sur la santé humaine. Les agriculteurs en sont les premières victimes : troubles neurologiques et immunitaires, cancers, etc.

A cette situation s’ajoute aujourd’hui une crise sociale et économique. Entre le marteau (prix des fournitures) et l’enclume (prix de vente aux distributeurs), ils sont littéralement exploités par les autres acteurs. Dans un contexte où la valeur des matières produites est fluctuante sur les marchés financiers, nombre de paysans se retrouvent à bout de souffle économiquement et moralement. Le suicide est ainsi l’ultime manifestation d’un sentiment profond d’injustice et de désespoir. Le métier n’est plus valorisé et le rôle joué par l’agriculture au bénéfice de la société manque de reconnaissance. Plus encore, les subventions qui sont allouées au secteur ont tendance à provoquer de l’intolérance dans l’opinion alors même que ces aides publiques sont réparties très inégalement et qu’elles profitent surtout à des acteurs privilégiés de l’industrie agro-alimentaire.

Les effectifs agricoles en France ont été divisés par dix, passant de plus de quatre millions en 1950 à 545 000 aujourd’hui. Avec 30 000 départs d'exploitants chaque année pour 17 000 installations, l’équilibre démographique n'est pas assuré. Lorsqu’on on sait que notre planète comptera demain 9 milliards de bouches à nourrir, il y a bel et bien de quoi pleurer sur le lait renversé. A chaque paysan qui disparaît, c’est une pénurie alimentaire qui se prépare et un savoir extraordinaire qui se meurt.

Les paysans sont des femmes et des hommes qui ne comptent pas leur temps de travail et ne connaissent pas de dimanche ni de vacances. Mais ce sont aussi des femmes et des hommes qui font le choix d’être au plus près de la nature en travaillant avec elle et pour nous tous. Le choix d’une vie meilleure qu’elle ne devrait jamais cessé d’être. Quoi de plus heureux que de semer ou d’élever, produire au rythme des saisons, agir de manière autonome. Fier de voir pousser ses cultures, de constater le travail qui a été accompli et qui avance. Redonnons à ce métier d’entrepreneur de la nature ses lettres de noblesse ! Favorisons l’accès au foncier pour les jeunes qui souhaitent s’installer !

Il est urgent de reconsidérer la contribution fondamentale de l’agriculture en élaborant un nouveau contrat entre la société et le monde paysan. Fonder un rapport à la production qui ne soit plus seulement de suffisance mais nécessairement de qualité serait un premier pas. Ce dernier pourrait être franchi lors de la prochaine réforme de la Politique Agricole Commune en 2013 par la promotion d’une agriculture biologique et localisée. L’exigence de qualité réclamée par la société doit aller de pair avec l’assurance de revenus stables pour les professionnels. A l’ordre du jour du G20, la régulation du prix des matières premières est essentielle pour que les paysans vivent pleinement du fruit de leur travail. Elle permettrait d’autre part de passer des indemnisations de production à une reconnaissance financière publique basée sur le maintien des équilibres écosystémiques, la préservation des sols et de la biodiversité, le stockage du carbone, etc.

Il est un vers du poète contemporain Yves Bonnefoy qui résume bien la situation : « La terre de sous nos pas mais trempée comme après l'orage, creusée par de grandes roues qui ont passé, se sont éloignées. Terre tout ornières dont de brèves lueurs remontent ». Ces brèves lueurs existent mais il nous faut agir maintenant pour que la détresse des paysans s’éloigne. C’est ainsi que l’espoir en une planète vivante remontera, grâce à un secteur agricole qui aura retrouvé sa place !

Serge Orru, Directeur Général du WWF-France

Philippe Desbrosses, Agriculteur – Président d’Intelligence Verte

[1] Selon une enquête de l’Institut de Veille Sanitaire (INVS) publiée en 2010

[2] Chiffres fournis par les autorités indiennes. Selon une étude de l'Institut Tata en sciences sociales datant de 2009, 150.000 paysans indiens se sont suicidés au cours des dix dernières années.

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