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HERBE, LE DOCU ÉCOLO : DÉCRYPTAGE PAR SON AUTEUR
Au moment où s'engage une nouvelle réforme de la PAC, Herbe , le road movie paysan de Matthieu Levain et d’Olivier Porte tombe à pic. Partisans de la minoritaire filière herbagère, à la fois plus durable et plus rentable, les auteurs font passer leur message sans manichéisme et sans illusions. Interview exclusive du réalisateur !
Le choix pour montrer les dérives de la PAC, de focaliser votre sujet sur l’élevage laitier est il emblématique ?
Notre objectif n’est pas seulement de montrer les déviations de la Politique Agricole Commune. On cherche avant tout à témoigner des alternatives au modèle productiviste agricole et à convaincre du fait qu’elles sont à la fois cohérentes et économiquement efficaces. En un mot, qu’elles répondent aux critères du développement durable auxquels tout secteur d’activité aspire aujourd’hui. Ensuite, on cherche à comprendre les déterminants des dysfonctionnements, autrement dit, pourquoi ces alternatives ne sont pas appliquées par tous les paysans partout où elles sont possibles. Il est alors question des dérives des grosses coopératives agricoles, qui en plus de collecter et de valoriser la production des paysans, leur fournissent les outils de production (engrais, machines, semences, aliments, pesticides…), et les conseils qui les accompagnent. Ce qui conduit à déposséder le paysan de son libre arbitre et de son savoir-faire pour le réduire à une activité de main d’œuvre agricole. On voit dans le film à quel point le fait que les éleveurs choisissent l’herbe, qui ne nécessite presque rien et leur garantit l’autonomie, est contraire aux intérêts des coopératives. L’autre déterminant est évidemment la PAC. Sur ce point, il faut reconnaître que, même si la distribution des aides reste très inégale, la dernière réforme a apporté des améliorations au niveau européen. L’injustice que subissent les herbagers bretons est le fait de décisions prises au ministère de l’agriculture à Paris, pas à Bruxelles. Elles sont le résultat de la pression du syndicat majoritaire et des groupes coopératifs et privés qui ont su, comme d’habitude, sauvegarder leurs intérêts au moment des dernières négociations. Aux dépens des éleveurs clairvoyants qui refusent l’absurdité en nourrissant leurs vaches à l’herbe !
On a l’impression que vous avez le souci de ne pas stigmatiser de manière caricaturale un modèle productiviste mais plutôt de présenter de manière objective les conséquences concrètes, notamment économiques, de tels choix sur les principaux intéressés ?
En nous accueillant, les producteurs du GAEC* Allain-Carrer ont joué le jeu, et on les en remercie. Il était normal qu’en retour, on ne se borne pas à condamner leur position sans chercher à en comprendre les causes. Il aurait d’ailleurs été contre-productif de le faire. Aussi, dans le montage final, on insiste sur la vulnérabilité de leur système de production comme sur leurs marges de manœuvre réduites compte tenu de leur endettement important. On a essayé d’être le plus objectif possible. On comprend qu’ils ont leur part de responsabilité dans leur propre situation, comme dans la situation actuelle en Bretagne d’ailleurs. Ils en paient les conséquences. Mais au fil du film, des déterminants macro, les positions de la profession (syndicat majoritaire, coopératives) et les politiques agricoles nationales et européennes apparaissent doucement comme les premières responsables, puisqu’elles justifient les choix qu’ils ont faits à l’échelle de leur exploitation.
GAEC : Groupement Agricole d’Exploitation Commune
D’un côté la paysannerie mourante de moyenne montagne vu par l’objectif attentif de Raymond Depardon dans « La Vie moderne », d’autre part un montage très rythmé pour montrer l’agriculture productiviste dans « We feed the world ». Où vous situez-vous ?
Nous faisions le même constat. Quand on pense actuellement à la représentation au cinéma du monde paysan on pense à ces deux extrêmes. Et parmi nos intentions de départ, celle ambitieuse de « dresser un tableau humain et réaliste de la paysannerie contemporaine ». Mais avec le recul, on s’aperçoit qu’il n’y a pas une paysannerie, mais bien une multitude. Les films de Depardon décrivent une réalité, Erwin Wagenhofer en dépeint d’autres dans « We feed the world ». Les sujets sont différents, les regards aussi.
Pour notre part, on met en parallèle deux paysanneries dans le même contexte de production et sur un même territoire. La mise en scène est assez libre. La plupart du temps, on suit les paysans dans leurs tâches quotidiennes, on s’abrite de la pluie comme on peut quand c’est nécessaire. Plus rarement, la caméra est fixe et les éleveurs attablés. Les entretiens sont très ouverts, à peine guidés, et on a choisi l’absence de voix-off. Ca donne un rendu authentique, un peu brut parfois, mais assez plaisant pour qui n’attend pas une approche type reportage. « Herbe » est un documentaire cinématographique. Tout ce qu’on espère, c’est que « Herbe » plaise autant que les deux références que vous citez…
Retrouvez toutes les dates de projection de Herbe sur le site internet du film : www.herbe-lefilm.com
