Journées Européennes du patrimoine : Protégeons aussi le vivant
JOURNÉES EUROPÉENNES DU PATRIMOINE: LE PATRIMOINE NE SE RÉSUME PAS AUX PIERRES, PROTÉGEONS AUSSI LE VIVANT
À l’occasion des Journées européennes du patrimoine, le WWF France invite à élargir notre regard sur ce que nous considérons comme notre patrimoine. Jardins, forêts, paysages, espèces et écosystèmes constituent eux aussi un héritage commun. Un patrimoine vivant et fragile, aujourd’hui menacé, que nous avons la responsabilité de protéger et de transmettre aux générations futures.
À Versailles, un patrimoine vivant à l’épreuve du climat
Pour les Journées européennes du patrimoine, le WWF France a rencontré Alain Baraton, jardinier en chef du domaine de Trianon et du Grand Parc de Versailles, pour recueillir son regard sur cette relation entre patrimoine historique et patrimoine naturel, mais aussi sur les transformations auxquelles les jardins sont aujourd’hui confrontés. À Versailles, les jardins du Grand Trianon et du Petit Trianon illustrent parfaitement ce lien. Ils ne sont pas de simples décors : ils font partie intégrante du patrimoine historique du domaine. Ils participent à son identité, racontent son histoire et contribuent à sa beauté.
Le dérèglement climatique transforme déjà ces espaces : hausse des températures, sécheresses et événements climatiques extrêmes fragilisent ce patrimoine vivant. Et c’est là toute la singularité du patrimoine naturel : un monument peut être restauré, mais le vivant ne se répare pas toujours. Un arbre millénaire, une espèce ou un écosystème disparu ne peuvent pas nécessairement être recréés à l’identique.
Le patrimoine national comporte également du patrimoine naturel. Je pourrais simplement citer comme exemple principal l'arbre. Il existe en France des arbres vieux de mille ans, voire davantage. Quand on est un arbre qui a vécu mille ans d'ancienneté, on fait partie du patrimoine naturel et à ce titre, on doit être protégé au même titre que les œuvres d'art, comme les tableaux ou les sculptures.
Le patrimoine naturel, à sa place parmi le patrimoine en général, il est présent, il est magnifique et il doit vraiment être préservé. J'ai toujours été proche de la nature pour le plaisir qu'elle me donne et cette envie de m'isoler. La nature est conseillère, la nature est consolatrice et la nature vous accompagne dans toutes vos grandes décisions. Donc j'aime la nature pour tout ce qu'elle m'apporte.
A l'origine, je souhaitais être photographe et la vie a fait qu'il en a été autrement. Je suis rentré à Versailles, je suis tombé amoureux d'un jardin, Versailles, de son histoire et des arbres qui y vivent. Donc en fait, c'est l'apport des jardins, je me suis rendu compte que toute l'humanité était finalement présente dans un jardin. Toute la nature me fascine, mais l'idée qu'une petite plante puisse donner une graine et que cette graine puisse devenir un géant comme un séquoia, par exemple, me fascine incroyablement. L'idée qu'un arbre soit capable de vivre des milliers d'années me paraît absolument incroyable.
Donc je suis abasourdi par la faculté de la nature, cette puissance qu'elle a, à nous dépasser en tout et être capable de surmonter toutes les épreuves. Je vieillis, je frôle les 70 ans, et je suis devenu inquiet, car je me rends compte que si la nature est forte et puissante, elle est également très fragile. Je suis inquiet pour l'avenir de la nature, pour l'avenir de la planète, pour faire simple, pour l'avenir de l'humanité, parce que la situation est en train d'évoluer.
On voit bien autour de nous une surmortalité anormale, des arbres, de certains animaux, on voit la montée des océans, l'élévation des températures, et l'homme ne réagit pas comme il devrait le faire. Je suis très inquiet pour la planète et pour son avenir. Il n'y a vraiment pas de différence entre le château et les jardins.
Versailles sans ses jardins ne serait pas vraiment Versailles telle qu'on le connaît, et les jardins sans le château n'auraient pas leur raison d'être. Ces deux entités ne font qu'une, et l'un accompagne l'autre. Le jardin de Versailles, c'est quatre siècles d'histoire, au même titre que les murs du château, et les jardins de Versailles contribuent pleinement à donner à Versailles cet éclat à travers le monde.
Lorsque les créateurs, lorsque les rois, lorsque les grands architectes ou les grands jardiniers ont décidé de s'installer dans un lieu sauvage et de créer une œuvre monumentale, ils se sont inspirés de la nature. C'est la nature qui va inspirer les génies de ce siècle.
Que serait Léonard de Vinci s'il n'avait pas été capable de peindre l'arbre comme il a été capable de le faire ? Que serait le monde de la peinture sans les impressionnistes capables de dessiner des forêts et des jardins ou des berges et des rivières avec autant de talent ?
Donc cette nature a inspiré, et les grands jardiniers comme André Le Nôtre ont été capables de mettre en scène la nature. À Versailles où nous sommes, la nature n'est pas seulement domestiquée, elle est accompagnée, elle est sublimée, elle est mise en valeur.
Un jardin est une œuvre patrimoniale au même titre qu'un monument. Le jardin est l'écran du monument. C'est un lieu qui est certes constitué d'éléments vivants mais qui est supposé ne pas mourir car entretenu par les hommes. Un jardin est un patrimoine vivant, ce qui implique que les hommes et la nature ensemble ont collaboré pour nous offrir des beautés exceptionnelles. Il y a d'abord fleurs naturelles créées par on ne sait qui, et puis les hommes qui ont voulu améliorer ce que la nature nous a proposé.
Finalement, quand on voit le résultat aujourd'hui après des milliers de travaux d'hybridation, de multiplication, d'acclimatation, on se rend compte que le travail finalement est exceptionnel, d'où l'importance de conserver ce patrimoine naturel qui a été fait naturellement mais également parfois avec l'intervention des hommes. Les jardins ont grandement souffert de l'élévation des températures et des canicules.
Mais ce côté terrible, quantité de végétaux vont mourir et nous le verrons, nous le constaterons davantage au printemps 2027. Mais là, l'avantage, c'est que les jardins nous permettent à nous, les jardiniers, de constater les dégâts et de pouvoir réfléchir sur la meilleure manière pour les décennies à venir d'éviter que de tels mécanismes se renouvellent.
Nous avons constaté à Versailles, par exemple, que les cornouillers étaient des arbustes qui ne résistaient pas à l'élévation des températures. Faut-il continuer à planter des cornouillers ? De déverser des dizaines de litres au pied de ces arbustes quand on sait que, malheureusement, la canicule viendra à bout de ces arbres, même s'ils sont arrosés. Donc, les jardins sont les victimes de la canicule. Il y a de gros dégâts à constater, mais les dégâts constatés vont nous permettre de mieux gérer les jardins pour les siècles à venir.
Je crois qu'aujourd'hui, quand on est à la tête d'un jardin et qu'on doit le gérer au mieux, il ne faut plus seulement le gérer avec ses yeux ou avec son cœur, mais également avec sa tête. Il faut également se rappeler qu'un jardin doit être un lieu de beauté, de naturalité, mais également un lieu d'économie. Il faut arrêter de dépenser des quantités astronomiques d'eau pour l'entretenir. Il faut arrêter de mettre en place des végétaux qui ne supportent pas l'élévation des températures.
J'aime l'idée de concevoir pour les décennies à venir le jardin que je qualifierais de régionaliste, à savoir qu'il ne sera planté que de végétaux qui conviennent au climat de la région. Les jardins ont évolué à une vitesse absolument incroyable, avec peut-être en priorité la mécanisation d'entretien des jardins. Il est bien loin le temps du jardinier qui ratissait les feuilles au râteau et qui les évacuait avec une fourche.
Aujourd'hui, on souffle avec un engin mécanique et on évacue les feuilles avec des bras hydrauliques. Ceci a l'avantage de limiter peut-être la main-d'œuvre, mais ce sont des techniques qui sont gourmandes en énergie et qui sont bruyantes. Ce qui a donc changé n'est pas forcément positif.
J'aimerais qu'on revienne à un entretien plus naturel des jardins, en replaçant l'homme au cœur du dispositif d'entretien. Les jardins historiques, comme celui de Versailles, sont nés il y a 400 ans. Les problèmes climatiques d'aujourd'hui ne sont pas ceux d'hier. Sous Louis XIV, par exemple, les allées étaient majoritairement plantées d'ormes, une aisance décimée depuis par une maladie qu'on appelle la graphiose.
Aujourd'hui, nous sommes confrontés à des problèmes similaires en termes de maladies. Il faut donc réfléchir sur la manière d'entretenir les jardins avec des essences capables de résister à des maladies, mais en conservant l'âme d'un jardin. Ce qui compte, ce n'est pas le respect précis du dessin, de la structure du parc, c'est de respecter l'âme de son créateur.
Les deux principales menaces qui planent sur le patrimoine naturel sont les conflits entre États, entre pays. Quand on sait les dégâts occasionnés par exemple par les bombardements, et puis le réchauffement climatique. On a beau sous-estimer les conséquences du réchauffement climatique, ce qui se passe aujourd'hui est absolument dramatique. Si nous ne nous réveillons pas, et rapidement, la vie en risque d'être catastrophique.
Protéger la nature, c'est plus que protéger l'histoire, c'est protéger les générations à venir. C'est Antoine de Saint-Exupéry qui disait qu'on n'hérite pas de la terre de ses parents, on l'emprunte à ses enfants. J'aime bien cette notion.
En fait, nous sommes tous conservateurs de cette terre, nous en avons hérité, et nous devons maintenant la transmettre pour les générations à venir. Et quand on transmet un patrimoine, on transmet une partie de notre propre histoire. Donc oui, bien entendu, tout est lié. Le patrimoine naturel est constitué d'êtres vivants. Ce sont des arbres, ce sont des animaux, ce sont des algues, ce sont des champignons, ce sont des êtres donc vivants, qui naissent, qui vivent et qui meurent. Et si l'on attend trop pour intervenir, l'ensemble de ces êtres vivants risquent malheureusement d'être morts au moment où nous intervenons.
On n'attend pas quand il y a péril en la demeure, on réagit immédiatement. Je crois que nous avons toujours une responsabilité de la transmission aux générations futures. Nous transmettons un savoir, nous transmettons des cultures, nous transmettons également de mauvais gestes, nous transmettons également parfois de bien mauvaises habitudes. Et je crois qu'aujourd'hui, il faut reprendre peut-être l'éducation à zéro, repartir sur une bonne base, préciser principalement aux enfants que la terre est fragile, que l'air que nous respirons c'est quelques kilomètres à peine d'épaisseur au-dessus de la terre, et que si l'on n'y prend pas garde aujourd'hui, demain il sera trop tard.
J'aimerais transmettre aux générations futures ma passion pour la nature et ma passion pour les arbres en particulier. Je sais que pour lutter contre le réchauffement climatique, il faut planter des arbres, en planter beaucoup, beaucoup et encore. Donc c'est la passion pour les arbres que j'aimerais vraiment transmettre à tous ceux qui vont me succéder.
La nature est un patrimoine précieux qu'il nous faut conserver. Il y a une différence majeure entre le patrimoine naturel et le patrimoine des hommes. Le patrimoine architectural, par exemple, s'entretient, se restaure, peut même se réparer après une catastrophe, on l'a bien vu, avec l'incendie de Notre-Dame de Paris.
Le patrimoine naturel est beaucoup plus précieux, il est beaucoup plus fragile, parce que malheureusement après un cataclysme, on ne peut pas le restaurer, on ne peut pas lui redonner vie.
«Protéger la nature, c’est plus que protéger l’histoire, c’est protéger les générations à venir.»
Protéger le patrimoine naturel français, c’est protéger les espaces et les espèces qui le composent. Le WWF France agit donc sur le terrain pour préserver et restaurer les écosystèmes, protéger les espèces menacées et sauvegarder les espaces naturels qui constituent notre patrimoine commun.
Par exemple, le WWF France a co-acquis plusieurs hectares au Cellier, près de Nantes, de l’ancien domaine de Louis de Funès, dont le jardin occupait une place importante dans la vie de l’acteur. Dans un documentaire publié par l’INA, Louis de Funès racontait comment cet espace lui permet de se ressourcer, de retrouver le rythme des saisons et de renouer avec la nature. En protégeant aujourd’hui ces hectares, le WWF France préserve un espace naturel, mais aussi la mémoire et l’histoire d’un lieu lié à Louis de Funès. Une manière concrète de faire vivre ce patrimoine pour les générations futures.
Les Journées européennes du patrimoine célèbrent ce que nous avons reçu des générations précédentes. Elles doivent aussi nous interroger sur ce que nous laisserons aux générations futures. Nous protégeons nos monuments parce qu’ils racontent notre histoire. Protégeons aussi le vivant qui façonne nos paysages et nos territoires. Le patrimoine naturel n’est pas un patrimoine secondaire : il est un héritage commun, vivant et parfois irremplaçable.
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