forêt ancienne de la réserve naturelle de Yli-Vuoki (Finlande)

Forêts naturelles d’Europe

Les forêts les plus intactes constituent des “hauts lieux” pour la biodiversité. Partout. Tout près de chez nous comme dans le monde tropical. Or en la matière, en Europe, il y a urgence à stopper la dégradation des derniers lambeaux de forêts intactes.

De quoi parle t-on ?

La plus importante découverte du 20ème siècle n’est pas la télévision, ni la radio, mais la complexité de l’organisme terrestre. Seuls ceux qui en savent le plus sur cet organisme peuvent réaliser à quel point nous en savons peu.

Ces dernières décennies, la science a profondément étendu sa compréhension des qualités écologiques des forêts. Cela a été possible notamment en étudiant les derniers lambeaux de forêts les plus naturelles de l’Est de l’Europe ou de nos montagnes. D’un point de vue écologique, les principales qualités écologiques d’une forêt comprennent :

  • la diversité des espèces, des peuplements et des habitats associés. Une petite forêt naturelle d’Europe tempérée bien protégée accueille plus de 6 000 espèces sur à peine quelques centaines d’hectares. Bien plus dans les forêts tropicales de Guyane
  • l’indigénat des arbres et des autres espèces participant à l’écosystème. Les nombreuses introductions d’espèces en provenance d’autres continents, cultivés en monoculture, réduisent généralement la biodiversité
  • la complexité de la structure du peuplement (stratification verticale et irrégularité des âges). Dans une forêt naturelle, aucun arbre n’a le même âge, plusieurs espèces sont mélangées
  • la maturité des arbres, incluant des notions d’âge et de taille des arbres vivants, mais aussi la fin de vie des arbres et le recyclage du bois mort dans l’écosystème. Les microhabitats, comme les cavités de pic, n’apparaissent sur les arbres qu’avec leur maturité et sont indispensables à la vie de nombreuses espèces
  • la dynamique et spontanéité (complétude de la sylvigenèse, liberté relative des processus)
  • la continuité dans l’espace (connectivité ou son contraire la fragmentation, trame verte), les espèces ayant des capacités de déplacement et colonisation très variables
  • la continuité dans le temps (souvent nommée ancienneté) nécessaire aux forêts mais aussi aux sols pour développer un minimum de fertilité.

Loin d’être uniquement un inventaire à la Prévert d’espèces hétéroclites, un écosystème forestier est un tout complexe, des espèces organisées, dynamiques, fonctionnant sur le temps long.

Des hauts-lieux de la nature

L’homme supporte mal l’indifférence de la nature à son égard. Devant le spectacle d’une forêt vierge, il rêve de fructification et de germination. (...) Ah, l’angoisse des êtres industrieux comprenant soudain que les terres sauvages se passent très bien d’eux…

En Europe, vieux continent riche d’une histoire humaine multi-millénaire, les forêts strictement naturelles ou intactes sont rares (entre 1 et 3 %) et pas toujours protégées, comme les forêts des Carpates.

Leur biodiversité est pourtant aujourd’hui bien connue. Riches d’espèces emblématiques (ours, loup, lynx, bison, glouton, pic tridactyle ou mar, cigogne noire, grand tétras...) et d’une kyrielle d’espèces, certes moins connues, mais tout aussi importantes (coléoptères, pollinisateurs, faune du sol…), ces forêts sont uniques.

Les hêtraies vierges d’Europe ont été classées au Patrimoine mondial de l’Unesco, de même que la dernière forêt de plaine “bien” protégée, celle de Bialowieza en Pologne. Les forêts boréales les plus intactes sont souvent mieux protégées en Scandinavie et en Russie (parcs nationaux et réserves intégrales).

Bison d'Europe (Bison bonasus) dans une clairière, Parc national de Bialowieza (Pologne)

Bison d'Europe (Bison bonasus), Parc national de Bialowieza (Pologne)

En France métropolitaine, l’inventaire exhaustif des confettis de forêts naturelles (non exploitées depuis plus de 50 ans) reste à faire. Pourtant, dans nos montagnes, comme celles de Corse, ils sont nombreux, bien que de surface individuelle réduite. Avec la mécanisation des exploitations, certains versants non accessibles retrouvent progressivement leur maturité naturelle. Mais cet état est parfois mal perçu par les propriétaires et les forestiers.

En matière de forêt naturelle, la responsabilité française s’étend aussi à la Guyane, seules forêts tropicales d’Europe : un haut lieu !

Des forêts toujours menacées

Si dans certaines régions, comme en Scandinavie, les forêts les plus naturelles sont maintenant protégées, dans d’autres parties d’Europe, elles restent fortement menacées. L’urgence n’a jamais été aussi grande depuis 1950. Parmi les principales menaces :

  • l'exploitation non durable, notamment avec le regain pour la biomasse énergie. L’exploitation forestière transforme en effet l’écosystème. Exploiter du bois en maintenant tout ou partie des qualités écologiques clé est toutefois possible : c’est tout l’enjeu de la gestion durable !
  • l'exploitation illégale du bois, comme c’est le cas dans les Carpates de Roumanie, particulièrement depuis la rétrocession des terres à des propriétaires privés
  • les conflits d’ordre politique, comme c’est le cas aujourd’hui autour de la forêt de Bialowieza (Pologne)
  • la déforestation du fait du développement d’infrastructures
  • la méconnaissance et les à-priori : les forêts les plus âgées et naturelles souffrent encore de mauvais « réflexes » des forestiers, qui veulent trop systématiquement les rajeunir. Si ces forêts existent encore, c’est le plus souvent parce qu’elles sont difficiles à exploiter de façon mécanisée.
Parc national Piatra Craiului, Sud des Carpates (Roumanie)

Parc national de Piatra Craiului, Sud des Carpates (Roumanie)

Des forêts naturelles qui nous inspirent

Les forêts naturelles sont de véritables laboratoires pour les scientifiques. Elles sont indispensables pour comprendre à la fois l’organisation du vivant et le fonctionnement des écosystèmes forestiers. Elles constituent un modèle de référence pour comprendre le rôle des forêts dans les changements climatiques. Ce sont des forêts dont le stock de carbone est supérieur aux forêts exploitées ; elles sont plus résistantes et résilientes de par leur diversité. 

Elles inspirent également le gestionnaire forestier innovant qui veut exploiter du bois, comme dans la certification FSC. Il existe un ensemble cohérent de solutions pour conserver au mieux les qualités écologiques de l’écosystème forestier, et réduire les principaux impacts de l’exploitation. La philosophie générale se fonde sur deux façons d’agir complémentaires. Tout d'abord, il faut produire différemment pour une forêt plus naturelle. En développant une gestion fondée sur le fonctionnement de l’écosystème, il est possible de tirer bénéfice des productions de l’écosystème sans compromettre ce qui en est le moteur, sa biodiversité et sa naturalité. D'autre part, il faut compenser en conservant des arbres-habitat (au moins 10 par hectare), du bois mort disséminés, et de petites surfaces libres afin de garantir une trame de vie aux espèces au sein de la matrice exploitée.

Les actions du WWF

À mesure que notre civilisation devient plus rationnelle, plus mécanique, plus distincte de la nature, le besoin de nature devient plus exigeant. À la civilisation aimable du XVIIIe siècle, des bergeries étaient un complément suffisant. À la civilisation du XXe siècle, il faut des aigles, des ours et des forêts vierges.

Oeuvrer pour protéger ce patrimoine inestimable implique de travailler dans plusieurs directions. Cela passe par exemple par une connaissance plus poussée des valeurs des forêts naturelles, notamment au niveau européen (y compris dans le cadre de Natura 2000) et par un inventaire consolidé des haut-lieux. Il faut également prévenir et contrer les menaces qui pèsent ou conduiront à la disparition des forêts naturelles (déforestation pour l’aménagement d’infrastructure, développement des usages de la biomasse-énergie incontrôlée, exploitation du bois illégal, mauvaise gestion…). La protection des forêts naturelles ou matures et les grands espaces sauvages doit être plus stricte et les forêts anciennes (qui n’ont pas été déboisées ces 3 derniers siècles) doivent être ménagées. Enfin, il faut s’inspirer des enseignements de ce patrimoine, pour développer une culture de la nature et une gestion des forêts proche de la nature.

Entre 2010 et 2013, le WWF a oeuvré en ce sens en métropole (programme Forêts anciennes à haute valeur de conservation ; colloque Naturalité des eaux et des forêts). Aujourd'hui, le WWF contribue à l’échelle européenne à faire comprendre l’urgence de la protection des dernières forêts naturelles d’Europe, notamment celles des pays de l’Est. Le réseau WWF en Europe participe par ailleurs aux initiatives Wild Europe et Rewilding Europe.

Forêt de Bialowieza, Pologne
Vue aérienne de la canopée de la Réserve de Wonga Wongué (Gabon)

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