Libérer l’océan des mailles fantômes
Au large des côtes du Pérou et d’Indonésie, des solutions concrètes émergent pour lutter contre le fléau des filets fantômes. Aux côtés des pêcheurs et des scientifiques, le WWF teste des solutions inédites pour aider les espèces marines à les éviter.
Pour approfondir le sujet :
Tortues marinesUne tragédie invisible
Les filets fantômes représentent 10 % des déchets plastiques présents dans les océans et seraient responsables de la mort de centaines de milliers d’animaux chaque année.
Chaque année, des centaines de milliers de filets, lignes et pièges de pêche sont abandonnés, perdus ou jetés en mer. Invisibles et silencieux, ils continuent pourtant de piéger la vie marine pendant des années. Tortues, dauphins, poissons, crustacés : de nombreuses espèces s’y retrouvent coincées sans possibilité de s’échapper, entraînant blessures, suffocation ou mort. Ce phénomène porte un nom : la pêche fantôme. Aujourd’hui, ces engins représentent près de 10 % des déchets plastiques présents dans les océans et seraient responsables de la mort de centaines de milliers d’animaux chaque année. Dans certaines zones, jusqu’à 20 000 cétacés peuvent encore être victimes de prises accidentelles liées aux filets maillants. Le phénomène dure depuis des décennies et ses impacts sont considérables. Entre 1950 et 2018, les filets maillants ciblant le thon ont causé la mort d'environ 4 millions de cétacés (baleines, dauphins et marsouins) dans le seul océan Indien. Dans le nord du golfe de Californie, au Mexique, l'utilisation intensive de ces filets a décimé le marsouin du Pacifique, dont il reste aujourd'hui moins de dix individus ! Pourtant, ces filets restent indispensables à de nombreuses communautés côtières. Peu coûteux, simples à utiliser et efficaces, ils constituent un outil central de la pêche artisanale. Mais leur utilisation a aussi un coût pour les pêcheurs eux-mêmes. Lorsqu’un animal non ciblé est capturé, il faut interrompre la pêche pour le libérer et réparer le filet, parfois pendant plusieurs heures, voire une journée entière. Le matériel est endommagé, les prises de moindre qualité, et les revenus diminuent. Réduire ces captures accidentelles devient alors un objectif partagé : protéger la vie marine tout en préservant les moyens de subsistance des communautés qui en dépendent.
Agir sur tous les fronts
Fléau pour les espèces, la pêche accidentelle l’est aussi pour les pêcheurs : elle abîme les filets, fait perdre du temps et réduit les prises ciblées initialement.
Face à cette menace invisible mais massive, nous agissons sur plusieurs fronts complémentaires. D’abord, nous travaillons à prévenir la perte des engins de pêche en accompagnant les pêcheurs et en améliorant les pratiques directement sur le terrain. Ensuite, nous développons des solutions pour récupérer les filets déjà abandonnés, grâce à des opérations de nettoyage en mer et à la mise en place de filières de recyclage. En parallèle, nous investissons dans l’innovation avec les communautés locales pour transformer les filets eux-mêmes : les rendre plus visibles, détectables ou moins dangereux pour la faune, à l’aide de dispositifs simples comme des éléments réfléchissants, lumineux ou acoustiques. Ces solutions sont testées et évaluées avec un réseau scientifique international, afin de mesurer leur efficacité en conditions réelles. Enfin, nous plaidons pour des règles plus strictes, allant jusqu’à l’interdiction des filets maillants dans les zones les plus sensibles, comme certaines parties de la Grande Barrière de corail ou des côtes américaines. Cette approche globale, qui combine prévention, innovation et action locale, permet de faire reculer une menace longtemps perçue comme hors de contrôle.
Tortue prise dans un filet de pêche - Marsouin de Californie, vaquita, pris dans des filets de pêche au Mexique - Filet de pêche
Trois idées novatrices pour réduire les prises accessoires
Pour ne manquer aucune de nos actualités, inscrivez-vous à notre newsletter :
Aux côtés d’un groupe de pêcheurs volontaires et d’une équipe de scientifiques spécialisés, le WWF déploie sur le terrain des solutions simples, concrètes et accessibles pour rendre les filets maillants détectables et réduire les captures accidentelles (aussi appelées prises accessoires), soit la pêche “par accident” d’espèces qui n’étaient pas ciblées initialement. L’objectif est clair : transformer un piège invisible en obstacle identifiable pour la faune marine, sans remettre en cause l’activité de pêche. Les premiers résultats sont déjà très encourageants. Première innovation : des bouteilles en plastique recyclées fixées tous les 50 mètres le long des filets. Remplies d’air et légèrement lestées, elles perturbent et renvoient les signaux d’écholocation* des dauphins, leur permettant d’identifier le filet avant d’entrer en contact. Cette solution simple, peu coûteuse et facile à mettre en œuvre a déjà permis de réduire jusqu’à 85 % les prises accidentelles de certains dauphins au Brésil, tout en impliquant directement les pêcheurs dans son déploiement. Deuxième piste : des lampes LED solaires installées sur les filets. Elles rendent les engins visibles dans l’obscurité et permettent de diminuer jusqu’à 63 % les captures de tortues marines, et jusqu’à 95 % pour certaines espèces de requins et de raies. Chez les dauphins, les premières observations indiquent une baisse proche de 71 % des prises accidentelles dans certaines pêcheries artisanales.
Bateau de pêche équipé d'un filet TED - Employés du WWF présentant le système TED à des volontaires
« Travailler avec les pêcheurs est indispensable : ils connaissent le terrain mieux que quiconque et c’est avec eux que l’on peut construire des solutions concrètes et efficaces. »
Ces dispositifs, alimentés par l’énergie solaire, réduisent aussi les coûts et les déchets liés aux batteries. Enfin, des billes acryliques sont testées comme système d’alerte acoustique : suspendues dans l’eau, elles réfléchissent les sons dans toutes les directions, rendant les filets détectables par écholocation. Les essais montrent qu’elles n’affectent pas les captures de poissons ciblés, un point essentiel pour leur adoption par les pêcheurs. Ensemble, ces solutions permettent déjà d’épargner des milliers de cétacés chaque année dans des zones sensibles, tout en améliorant la vie des pêcheurs : moins de temps perdu à démêler les filets, moins de matériel abîmé et des revenus plus stables.
*L’écholocalisation des dauphins est la capacité de ces animaux à repérer et situer les aspects importants de leur environnement, particulièrement leurs congénères ou les proies. Sur le principe du sonar actif, elle se base sur la propagation des ondes acoustiques dans l’eau.